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Destello bravío

Destello bravío

Espagne, Extremadura, plus précisément Tierra de Barros, plus précisément Pueblo de la Reina. Pour son premier film, Ainhoa Rodriguez nous plonge dans un village déserté par la jeunesse. Nous y découvrons une communauté d’hommes… et une communauté de femmes, séparés par décennies de conflits assoupis, de soumission, d’amertume, de rancune. Isa semble tirer les ficelles d’une revanche féministe qui réside plus dans les intentions que dans les faits. Elle n’est pas une protagoniste, mais le symptôme évident d’une tension qui pourrait éclater parmi ces corps oxydés, ou rouillés. L’éclair annoncé dans le titre signifiera alors autant un renvoi fataliste à un changement miraculeux et improbable, qu’à l’explosion libératrice dont le film lui-même est le porte-parole. Ce sera la Vierge Marie elle-même, avec tout son appareillage religieux dont Rodriguez sait magnifiquement dénoncer l’hypocrisie, qui devra craindre la visée de l’éclair !

En suivant ce fil rouge de critique sociétale, Destello bravío n’est pas seulement une anthologie fellinienne de mises en scène aux saveurs documentaires. Le travail que la jeune réalisatrice a mené pendant plus d’une année dans le village de ses parents n’aboutit pas seulement à un laboratoire de cinéma thérapeutique car Ainhoa Rodriguez abonde d’idées cinématographiques. Chaque scène est cadrée avec talent, avec une préférence pour un écrasement des plans qui exprime la saturation émotive des espaces, et qui contraste avec les ouvertures sur le paysage vide de la campagne d’Extremadura. En outre, l’action se déroule souvent au-delà d’une porte ouverte, d’un rideau, d’une fenêtre, nous plaçant donc dans la position d’espions d’un monde qui semble vouloir garder ses secrets. L’excellent travail sur le son insiste sur les détails et souligne ainsi le silence et l’immobilisme de la vie du village. Le montage donne une importance égale aux personnes et aux objets, comme s’ils entretenaient une relation complice et toxique, qui à la fois fige les personnes et anime les objets. Dans l’économie cinématographique du film, napperons, tableaux, et même les télévisions assument des proportions gigantesques, dans lesquelles l’humain apparaît destiné au naufrage.

Destello bravío est une étude de la province espagnole, où le présent presque intemporel favorise une véritable archéologie du passé et de sa lourde hypothèque patriarcale. En même temps, l’esthétique du film permet aussi un dépassement de la dimension historique, par lequel la critique sociale peut se replacer à un niveau existentiel et individuel. C’est ici la richesse d’un film qui, même dans ses notes les plus cyniques et amères, sait vibrer et faire vibrer par sa force iconique.

 

 

First published: December 09, 2021

Destello bravío | Film | Ainhoa Rodriguez | ES 2021 | 98’ | Geneva International Film Festival 2021

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